Mercure à Alger: bidons ou pas ?

    (SYFIA-Algérie) Depuis près de vingt ans, du mercure contenu dans des bidons, une tonne et demie d'après les uns, serait enfoui au fond du port d'Alger. Vrai ou faux ?

    Une affaire vaseuse que nul ne semble pressé de tirer au clair.

    Une seule chose est sûre dans cette histoire : en 1978, des dockers font tomber accidentellement des bidons de mercure dans les eaux du port d'Alger, à l'occasion d'une banale opération de transbordement. L'Algérie figurait à l'époque parmi les principaux producteurs et exportateurs mondiaux de ce métal extrêmement nocif pour l'environnement et la santé humaine (cf. encadré).

    Les responsables de l'Entreprise du Port d'Alger (EPAL) chargent donc discrètement la SONATRAM (1) d'aller récupérer tout aussi discrètement les dits bidons. Lourde tâche pour des plongeurs ! Le fond du port est alors recouvert de deux mètres de sédiments dans lesquels les bouteilles s'enfoncent rapidement : chacune contient moins de deux litres de mercure mais pèse plus de vingt kilos ! Au poids du métal, très dense, s'ajoute celui du cylindre d'acier d'une dizaine de centimètres de diamètre, aux parois très épaisses (1 cm environ) dans lequel on le transporte.

    Cinquante de ces "potiches" (c'est le terme consacré) auraient été retrouvées en 1978. Mais, y en avait-il d'autres ? Combien ? Et où ? Là est tout le problème, estime M. Zaouche, chef de service au ministère de l'Environnement, car "les gens du port n'ont pas réussi à trouver le procès verbal de perte" . Le manifeste du cargo chargé du transport a disparu. Dix-huit ans plus tard, le mystère reste entier. L'imbroglio total. Des informations contradictoires circulent. Pour M. Zaouche, "ces potiches existent bel et bien" et, dans les milieux portuaires, on cite même très précisément le chiffre de soixante-seize flacons qui dormiraient encore au fond de l'eau, soit la bagatelle d'une tonne et demie de mercure.

    L'information filtre très peu jusqu'à ce que la Banque mondiale ait vent de l'affaire en 1990, lors d'une mission d'expertise préalable à des travaux d'aménagement portuaires. Elle demande à l'EPAL de rechercher les bouteilles sans toutefois faire de leur récupération une condition sine qua non de financement. Des fonds sont même réservés pour ces travaux préparatoires. Selon un responsable de la Banque chargé du projet, plusieurs tentatives ont été faites, en vain, pour retrouver ces prétendus bidons qui, insiste-t-il, "seraient situés dans le bassin inclus dans la seconde phase d'extension du port d'Alger donc hors des zones du projet en cours" . La Banque cherchera-t-elle à découvrir l'existence des bidons avant la deuxième phase de travaux ?

    Le mystère s'épaissit

    Autre énigme, l'EPAL soutient avoir lancé un appel d'offres pour récupérer les potiches ce que démentent plusieurs entreprises spécialisées dans les travaux maritimes et subaquatiques. A l'Environnement, M. Zaouche est catégorique : "Il n'existe aucun appel d'offres" . Il n'empêche qu'une entreprise algérienne avait proposé ses services pour 92 000 FF tandis que la COMEX (2), dit-on à Alger, demandait... 1 milliard de francs français ! Un chiffre exorbitant qui aurait fait reculer les autorités algériennes. Un chiffre fantaisiste, estiment des spécialistes français et d'ailleurs démenti à la COMEX où un membre de la nouvelle équipe doute que l'entreprise ait jamais été sollicitée par Alger pour une telle besogne. Un mystère de plus !

    Quoi qu'il en soit personne ne remporta le marché. Le directeur de l'entreprise algérienne de travaux maritimes affirme que l'EPAL lui avait demandé à l'époque des garanties quant à la complète récupération des bouteilles. Comment, explique-t-il, voulez-vous donner de telles garanties alors qu'on n'est même pas sûr du chiffre de soixante-seize flacons ? Bref ! Le meilleur moyen de savoir s'il reste des bidons, et combien, est d'y aller voir. Mais aujourd'hui encore moins qu'hier, quelques hommes-grenouilles ne suffiront pas à percer le mystère enfoui dans les couches de sédiments qui se sont accumulés depuis l'accident. D'autant qu'il existe d'autres moyens, plus scientifiques, pour détecter ces objets métalliques : magnétométrie, relevé des fonds, etc.

    Techniquement, la chose n'a vraiment rien d'insurmontable estime le professeur Maurice Aubert, directeur du CERBOM (3) de Nice. Selon d'autres spécialistes, il suffirait de pomper la vase.

    Supposons que ces bouteilles soient bien là, quel risque écologique la présence d'une tonne et demie de mercure ferait-elle courir au milieu marin et in fine aux hommes qui consommeraient poissons et crustacés contaminés ? Le temps fera son oeuvre et rongera lentement mais sûrement l'acier. "La menace pour l'instant n'est pas très grande mais elle existe" , estime un spécialiste tandis qu'un autre parle de "danger potentiel" . Selon eux, à l'abri de l'air, dans des sédiments l'oxydation de l'acier est faible. Les eaux polluées d'un port sont néanmoins acides et près de vingt années se sont déjà écoulées. Imaginons maintenant un accident, qu'un engin, ancre ou drague, brise les potiches.

    Si le mercure venait à se libérer lentement dans le milieu marin, explique le professeur Aubert, il finira tôt ou tard par entrer dans la chaîne écologique après avoir été transformé en mercure organique par les bactéries qui vivent dans les sédiments. La suite, on la connaît. De ver de vase en rascasse ou en thon, ce méthylmercure se concentre de plus en plus dans les organismes vivants jusqu'à se retrouver en quantité non négligeable dans l'assiette du consommateur. Et comme ce composé mercuriel met des années à s'éliminer du corps, les plus gros mangeurs de poissons seront naturellement les plus vite exposés.

    On n'en est pas là. Mais "il faudrait commencer à se méfier , avertit le Professeur Aubert. Si ces bouteilles existent, il vaut mieux les récupérer" . "Dans un pays occidental, si un tel accident s'était produit , tout aurait été mis en oeuvre pour récupérer toutes les bouteilles" , assure un spécialiste du CEDRE (3). Quel que soit le prix à payer. On peut bien sûr considérer que quelques bidons de plus ce ne serait après tout qu'une goutte de mercure de plus dans une Méditerranée déjà si polluée... Des analyses faites en 1993 à la demande de la Banque Européenne d'Investissement par un laboratoire danois (VKI) ont montré une forte teneur en mercure dans les sédiments du port d'Alger. Mais, précise le responsable de l'étude, rien ne permet d'incriminer les potiches. D'ailleurs, des prélèvements effectués dans un autre port algérien ont donné des résultats similaires, en raison de la présence d'industries chimiques.

    Ces pollutions sont-elles une raison de plus ou de moins pour mener les investigations nécessaires et, le cas échéant, les travaux de récupération ? La réponse appartient, certes, à l'Algérie mais aussi à la communauté internationale car de telles recherches seront coûteuses pour un pays en proie à bien d'autres problèmes, y compris écologiques.

    A. Triss
    Denise Williams


    (1) Société Nationale des Travaux Maritimes (Algérie)
    (2) COMEX Service, rachetée en 1992, est devenue Stolt COMEX Seaway (Marseille)
    (3) Centre d'Etudes et de Recherches en Biologie Marine et Océanographie Médicale (Nice)
    (4) Centre de Documentation, de Recherche et d'expérimentation sur les pollutions accidentelles des Eaux (Plouzané - Finistère)



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