Procès d'indexicalisation dans le parler

bilingue franco-arabe algérien

Ouahida Babassi, Université de Paris III


1.Introduction

    Dans les interactions verbales quotidiennes, les locuteurs nous renseignent sur leur identité socioculturelle, et (re)produisent "hic et nunc" les valeurs, les normes sociales etc. propre à leur contexte d'origine. Autrement dit, les valeurs socioculturelles des pratiques langagières et d'autres significations sont perceptibles dans le procès d'indexicalistaion. Nous entendons par indexicalisation, le recours des locuteurs à des marques linguistiques qui peuvent être considérés comme des indices d'un procès de (re)construction de l'identité et/ou du sens social.

    L'objet de cette communication consiste à attirer l'attention sur l'indexicalité des alternances codiques et des emprunts et leur rôle dans la production du sens social (Lüdi, 1990) chez des bilingues franco-arabes algériens.

    Si l'on accepte la thèse de sociologues comme (Berger et Luckmann, 1966) et ethnométhodologues comme (Garfinkel, 1967) selon laquelle la réalité sociale est construite et que le choix des moyens langagiers employés par les interlocuteurs contribue par son caractère d'indexicalisation à cette construction de la réalité et à la production du sens social dans l'interaction, les alternances codiques et les emprunts utilisés par les locuteurs algériens dans les conversations quotidiennes, constituent des indices d'un processus de (re)construction de l'identité (cf. Lüdi et Py, 1995) et de la réalité sociale telles qu'elles sont perçues et vécues par les locuteurs eux mêmes.

    Au cours de ma recherche, j'ai choisis de soulever la question de l'indexicalité du parler bilingue algérien par des interrogations sur la place et le rôle des alternances codiques et des emprunts en tant que 'code' élaboré par les locuteurs algériens dans un contexte social particulier.

    D'un point de vue pragmatique, ce 'code' peut être problèmatisé par l'étude des symboles indexicaux comme les pronoms toniques, les déictiques et les expressions qui le caractérisent.

    Pour envisager l'indexicalité des alternances codiques et des emprunts par rapport à leur contexte de profération, j'ai constitué un corpus à partir d'entretiens semi-directifs réalisés avec quatre informateurs bilingues algériens vivant à Paris et ayant pour langue première (L1) l'arabe algérien et pour langue seconde (L2) le français acquis dès l'âge de huit ans.

    Le modèle variationniste proposé par Poplack (1988) nous a permis d'établir une grille des formes syntaxiques des alternances codiques et des emprunts figurant dans le discours bilingue des entretiens et indexicalisés dans le contexte de l'échange (l'entretien).

    Nous en distinguons deux niveaux : le niveau phrastique ou l'alternance durableet le niveau lexicale ou l'alternance courte.

    L'alternance durable concerne les longues séquences bilingues français-arabes figurant dans les entretiens. Il s'agit des alternances inter-intra et extra-phrastiques comme [weli-na (nous sommes devenu) des amis], [Hna (nous) on est pas prêt pour ça], [il s'est marié [hnaya] (ici)] et [ma-ÇaZbetni-ò (ne m'a pas plu) la mentalité]

    L'alternance courte concerne les séquences ou les locuteurs emploient des emprunts et/ ou des expressions du français dans un discours arabe ou des emprunts et/ou des expressions arabes dans un discours français. J'en distingue deux catégories :

    -Les verbes français et les unités lexicales adaptés aux normes grammaticales arabes et intégrés phonologiquement dans le parler bilingue algérien comme [maTla] (matelas) et [y-rUli] (il roule)

    -Les remplisseurs (les tags) selon Poplack (1988) qui sont soit des expressions arabes introduites dans un discours français comme [ò RUl] (comme si), [hakdak] (comme ça), soit des expressions françaises adaptées phonologiquement à l'arabe et utilisées dans un discours arabe comme [sTadir] (c'est-à-dire).

    En ce qui concerne l'alternance durable, dans cette communication, je me propose de traiter les pronoms toniques [Hna] (nous) et [ana] (moi), les déictiques [hnaya] (ici), [temmak] (là-bas), [lteHta] (en bas) et [lfUQ] (en haut). L'alternance courte, est traitée par l'analyse de deux verbes français (rouler) et (mutiler) et deux expressions arabes [ò RUl] (comme si) et [hakdak] (comme ça).

    Pour ce faire, dans un premier temps nous donnerons quelques indications sur le cadre théorique adopté dans l'étude linguistique et pragmatique du corpus. Ensuite, nous nous intéresserons, du point de vue pragmatique, à l'analyse de quelques exemples d'alternances codiques et d'emprunts utilisés par les informateurs lors des entretiens afin de conclure par quelques réflexions sur le procès d'indexicalisation dans les parlers bilingues.

1.1. Quelques préalables théoriques :

    Afin d'étudier la manière dont se manifeste le procès d'indexicalisation dans le parler bilingue franco-arabe algérien, et par conséquent, la fonction pragmatique de l'indexicalité, nous nous sommes inspiré de la linguistique des pratiques interactionnelles (cf. Mondada, 1995 et Lüdi, 1990), et de l'analyse syntaxiques des alternances codiques et des emprunts (cf.Poplack, 1988 et 1995).

1.2. L'entrée linguistique et les considérations ethonméthodologiques

Les participants à l'étude que nous avons mené ont acquis la langue française dès l'âge de huit ans, ils utilisent alternativement dans leurs communications quotidiennes, un "parler bilingue" français/arabe. Par conséquent, nous avons situé leurs productions langagières dans la perspective communicative du parler bilingue tel qu'il a été dénommé par Lüdi et Py (1986), c'est-à-dire une "activité communicative" qui se caractérise par la présence des "marques transcodiques (code-switching, calques, etc.) "et de "changement de langues ", (cf. De Pietro,1988).

Cette perspective propose que le mélange de langues chez les bilingues se fait sur la base d'un "choix délibéré" puisque les interlocuteurs considèrent que le contexte de l'échange est approprié pour l'usage des deux idiomes.

Comme nous l'avons signalé dans l'introduction, nous considérons les alternances codiques et les emprunts dans le parler bilingue franco-arabe algérien, comme étant un 'code' qui s'organise et s'accomplit méthodiquement par les locuteurs algériens. L'idée de " méthode " renvoie au fait que les acteurs sociaux utilisent des procédures pour accomplir leurs activités sociales ordinaires . Ces procédures garantissent le caractère ordonné, intelligible et sensé des activités sociales (cf.Mondada, 1995).

Cette idée inspirée par le courant ethnomethodologique (cf. Garfinkel, 1967) et la sociologie (cf. Berger et Luckmann, 1966) , nous permet de penser les alternances et les emprunts dans le parler bilingue algérien, comme étant une procédure utilisée par les locuteurs algériens -d'une façon mutuellement reconnaissable- pour décrire, expliquer, justifier et interpréter leur contexte social d'origine et leurs expériences vécues.

L'indexicalité (en tant qu'élément constitutif du langage et des descriptions du monde produit par les locuteurs) est étroitement lié à la réflexivité (notion qui implique que le constituant d'une structure et la structure entière, se produisent réciproquement); les deux concepts sont considérés comme deux structures essentielles dans l'interaction puisqu'ils conditionnent, pour les participants, les trois éléments indispensables à la construction du sens social c'est-à-dire, l'émergence même de l'interaction, son déroulement et sa réalisation (cf. Flader et Von Trotha, 1992).

1.3.L'étude morpho-syntaxique

1.4. L'entrée pragmatique

Dans les parlers bilingues, les marques transcodiques sont (d'une manière emblèmatique) des moyens pragmatiques qui gèrent l'interaction entre les locuteurs bilingues (cf. Lüdi, 1997).

Aussi, d'un point de vue pragmatique, l'étude du parler bilingue peut être appréhendée par l'analyse des symboles indexicaux ou embrayeurs (cf. Lüdi, 1995), c'est-à-dire les termes comme "je" et "ici" dont le sens varie selon les circonstances de leur usage . Ces circonstances sont du type existentiel ou référentiel tels que les interlocuteurs et les dimensions spatiau-temporelles.

En pragmatique, les indexicaux posent le problème de la référence c'est-à-dire, le rapport entre le langage et ce que le langage désigne dans l'emploi (cf. Moeschler & Reboul, 1994). Autrement dit, leur sens doit être relativisé au contexte.

Nous avons donc considéré les formes des alternances codiques et des emprunts utilisées par les locuteurs algériens pour construire l'identité et le sens social, comme des marques discursives qui prennent leur sens et sont compréhensibles, rétrospectivement et selon leur utilisation, de façon contextuelle et ad hoc (cf. Mondada, 1995).

2. Analyse des données

2.1. Le corpus

Le corpus a été constitué à partir des transcriptions d'entretiens semi-directifs réalisés sur une période de trois mois (Décembre 1997-Fevrier 1998) avec quatre informateurs algériens bilingues (une femme et trois hommes) résidant à Paris. La durée des entretiens varie entre une heure quartantes minutes et une heure selon la disponibilité des informateurs et les interactions dans les entretiens sont construits sur deux tours de paroles entre l'enquêteur et l'enquêté.

Les quatre informateurs (Karim, Samir, Ali et Nadia) ont été scolarisés dans des établissements bilingues à Alger avant la généralisation de l'enseignement de la langue arabe classique.

Le parler bilingue que nous nous sommes proposé d'étudier est un vernaculaire faisant partie de l'arabe algérien, c'est-à-dire il est aussi pratiqué par des locuteurs non scolarisés.

Dans notre corpus nous avons relevé plusieurs fonctions pragmatiques des alternances codiques et des emprunts dans les discours de nos informateurs. Comme nous l'avons signalé dans l'introduction, nous nous proposons d'analyser quelques exemples des fonctions relevées dans l'alternance durable et l'alternance courte.

2.2. L'alternance durable

Dans l'alternance durable relative aux longues séquences bilingues des entretiens, les pronoms toniques comme [ana] (moi) et les déictiques comme [hnaya] (ici), concerne les énoncés portant sur l'évocation du vécu personnel (événement passé par exemple) et de l'identité du locuteur.

-Les pronoms

Exemples

Nadia (Tour de parole 20).

"(...) [kanU (ils étaient) en quatrième année U Hna kUna (et nous on était) en deuxième année ] +

[ÇrefnahUm (on les a connu) en première année] + [welina (on est devenu) des amis ]+ euh ben +[ ki y kUnu (quand il y a) des excursions nrUhU kifkif (on y va ensemble) + nefeTrU kifkif (on déjeune ensemble) + neXerZu kif-kif (on sort ensemble) ]++ (...) [rUHna l-Talaguilef (on est parti à Talaguilef) + ça c'est bien passé] ++ euh bon + [anaya maò i hUl bezef taÇ excursion (moi je ne suis pas branchée fête) ] (rires) ++

Commentaire

  Le récit de l'informatrice Nadia le verbe [kan] se réfère au temps, syntaxiquemant il fonctionne comme un verbe intransitif qui constitue une proposition complète avec son propre sujet, ici la troisième personne du pluriel 'ils' marqué en arabe par [U]. Si on se réfère à la tradition grammaticale arabe, [kan] comme verbe lexical sert à prédire l'existence d'un élément , ici l'objet 'excursions'.

Les pronoms tonique arabes [Hna] (nous) et [anaya] (moi) sont utilisés à la place des pronoms français (nous et moi) comme marqueur de subjectivité et d'autoréférence à la locutrice [anaya] (moi] et au groupe/réseau amical [Hna] (nous) dans le contexte d'origine.

-Les déictiques

Exemples

Samir (tour de parole 53)

[j'avais un restaurant [ ltahta ++ U lofQ ] (en bas et en haut) un ptit studio ++ il y avait un allemand que j'ai connu [ ltema ] (là-bas) ]

Karim (tour de parole 8)

[ j'ai été à Boumerdes ltahta ( en bas ) ] + [ tema ( là-bas) ça m'a pas plu ] + parce que ça fait euh + j'ai été bien avant le bac euh j'ai été le mois d'Avril + mai + par là +[ò et lHaTa tema j'ai dis aweh ma-n-enZemò neQra hna euh ma- ÇaZbet-ni-ò ] + (j'ai vu l'ambiance là-bas + j'ai dis ah non je ne peux pas étudier ici euh ça ne m'a pas plu )

Commentaire

Dans ces deux exemples les alternances portant sur les déictiques [ltaHta] (en bas) [lfUk] (en haut), [hnaya] (ici) et [tema] (là-bas) expriment les repères spatiaux du contexte désigné par les informateur par rapport à leur vécu. Le choix d'utiliser des déictiques arabe à la place des déictiques français s'explique par le fait que les locuteurs évoquent des situations passés, relative au pays d'origine.

2.3. L'alternance courte

3. Conclusion

Considérés comme des marqueurs discursifs, les alternances codiques et les emprunts dans le parler bilingue franco-arabe algérien, constituent pour le locuteurs algérien un 'code' qui gère la circulation du sens social.

Dans la relation interactionnelle, les alternances codiques et emprunts utilisés dans ce 'code' peuvent être considérées comme étant un procès d'indexicalisation, elles ont pour objectif, la (re)construction d'événements vécus par ces bilingues dans leur société d'origine, dans un autre contexte spatio-temporel. Autrement dit, l'utilisation de ce code indique que le locuteur se situe, malgré la distance géographique et temporelle, dans le contexte d'origine.

Aussi, dans les exemples analysés, les informateurs, engagés dans les entretiens, construisent des énoncés adaptés au contexte d'origine et ajustés à l'interlocuteur (l'enquêteur partageant les mêmes présupposés socioculturelles).

En effet, le recours à ces deux marques transcodiques est perceptible dans l'usage des symboles indéxicaux par les locuteurs, il sert à marquer une double indexicalisation : le contexte parisien où les entretiens ont été réalisés et le contexte algérien évoqué dans les entretiens.

On peut donc conclure que le procès d'indexicalisation du parler bilingue algérien et, par conséquent, la (re)contextualisation des événements passés et leur interprétation/ compréhension dans l'interaction, rend possible la (re)construction de l'identité du sujet parlant et la production du sens social propre au contexte d'origine.

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